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Roland Lehoucq : quand la fiction rejoint la science

par Ludovic Fery (18/05/08)

couverture "SF : la science mène l'enquête", graphisme par atelier civardRoland Lehoucq est tombé dans la marmite spatiale tout petit. Fondu d’astronomie, il suit une route toute tracée jusqu’au Commissariat à l’Energie Atomique puis se laisse prendre au jeu de la vulgarisation scientifique (chroniqueur pour la radio Ciel et Espace, rédacteur de Pour la science…). Par ailleurs grand amateur de science fiction (SF), il se rend compte d'un filon inexploré : pourquoi ne pas parler de science par la SF ?
Dans sa dernière oeuvre «SF : la science mène l’enquête» (1), il passe les classiques du genre (voyage dans le temps, au centre de la terre…) au scanner de la physique. Alors Roland, la téléportation, rêve ou réalité ?

 

A&S : Qui, de la science ou de la SF, est une muse pour l’autre ?
RL :
Les ponts entre science et SF ne fonctionnent la plupart du temps que dans un sens. Mises à part quelques réalités scientifiques inspirées de la SF comme l'ascenseur spatial d'Arthur C. Clarke sur lequel planche la NASA, c’est toujours la SF qui puise dans les découvertes scientifiques et qui les met en scène.
Pourtant le chercheur et l’auteur de SF font tous deux appels à leur imagination. La seule différence réside dans la façon de l’utiliser. Là où l’un laisse son imaginaire s’exprimer librement, l’autre y applique la méthode scientifique et est contraint par les expériences et les observations. Ainsi les hypothèses et les théories qu’il formule sont compatibles avec la réalité.

A&S : La SF tient-elle davantage de l’art ou de la science ?
RL :
La SF n’est pas un art en soi. La démarche de représentation du futur demande certes un esprit créatif, mais le fruit de ce travail n’est pas esthétique, à part peut être au cinéma. Cela dit, certains mouvements artistiques exploitent spécifiquement le genre. C’est le cas des peintres de « space art » (2) comme Manchu ou Chris Foss qui réalisent d’ailleurs souvent les couvertures de livres de SF.
Mais est-ce que la SF est une science pour autant ? Je ne dirais pas cela. Il ne faut pas la confondre avec la futurologie (3) qui peut être considérée comme scientifique. La SF se contente de mettre en scène la science pour explorer les mondes possibles. L’auteur part de fait scientifique et les déforme, les amplifie pour les besoins de son intrigue, mais presque toujours pour en explorer les conséquences sociales. En aucun cas il ne cherche à expliquer les phénomènes.

A&S : Quel est le plus gros obstacle scientifique à la réalisation des fantasmes de la SF ?
RL :
Majoritairement la SF viole des lois physiques fondamentales, comme la conservation de la masse et de l'énergie. Certains thèmes récurrents comme le voyage dans le temps sont simplement impossibles mais pour la plupart ils sont pensables. Le coût en énergie serait juste démesuré. Par exemple, tout le monde connaît la scène du Jedi s’attaquant au sabre laser à une porte blindée épaisse de plusieurs dizaines de centimètres. En acceptant l’existence d’un tel sabre, il faudrait 3 gigawatts pour découper la porte, soit l’équivalent énergétique d’une fusion nucléaire de 10 coeurs de réacteurs !
De même le voyage dans l’espace à la sauce SF, c'est-à-dire des vaisseaux immenses se déplaçant à la vitesse de la lumière, dépasse en énergie ce que l’humanité pourra jamais produire.

" Le fait que la SF concrétise un vieux rêve des sciences suffit parfois à produire un déclic " - Roland Lehoucq


A&S : Pourquoi certains films de SF ne fonctionnent pas auprès du public?
RL :
La qualité de la SF tient avant tout à l’intrigue. Ce n’est que lorsque l’intrigue est mauvaise que le public s’intéressera à sa crédibilité scientifique. Il suffit de partir de postulats faux (les magiciens existent, la terre est orange…) mais assemblés de façon cohérente pour que le spectateur ne se pose pas de questions.
Un film qui part d’un fait scientifiquement vrai car plausible sera 100 fois plus exposé aux critiques. Regardez par exemple le film « Sunshine ». Une expédition scientifique part réanimer un Soleil mourant. L’utilisation de bombes nucléaires pour relancer l’étoile est ridicule puisque l’activité quotidienne de l’étoile produit en énergie l’équivalent de milliards de milliards de charges !

A&S : La SF n’a-t-elle pas un rôle de prospective par rapport aux sciences?
RL :
Lorsque les grands principes scientifiques ne font pas tomber la SF en désuétude, une collaboration est possible. La nuance présente entre impossible et difficilement réalisable change souvent la donne. Le fait que la SF concrétise un vieux rêve des sciences suffit parfois à produire un déclic. Tel le pharaon qui se lance dans la construction d’une pyramide en espérant la voir finie avant sa mort, le scientifique conçoit enfin de s’attaquer à des objectifs démesurés. Comme en forme d’hommage certaines inventions ressemblent d'ailleurs à s’y méprendre aux conceptions des auteurs SF (le Nautilus de Jules Verne, la fusée de Tintin…).
La SF et les sciences peuvent parler du même principe mais à des niveaux d’avancement différents.

Propos recueillis par Ludovic Fery


Avis de la rédaction : "SF : la science mène l'enquête"
Fans de SF, rassurez-vous, Roland Lehoucq n'est pas venu détruire vos fantasmes de voitures volantes et de navettes quotidiennes vers la Lune ou Mars ! L'auteur a juste choisi d'emprunter une voie médiatique pour sensibiliser aux sciences. Pas question cependant de lister les différents principes physiques impliqués. Roland Lehoucq choisit volontairement de donner au lecteur les fondamentaux avant de l'embarquer vers d'autres horizons ! L'utilisation d'exemples concrets jamais dénués d'humour et surtout très imaginatifs (allez donc lire la chronique sur l'ascenseur spatial et les sorties de passagers à différents niveaux de pesanteur) transforme l'acte de lecture. L'envie de l'auteur de réaliser ses rêves d'enfant est palpable. Toutefois cela ne l'empêche jamais d'égratigner quelques scenarii à la mécanique mal huilée. La carrosserie chromée de quelques "blockbusters" (4) américains en prend ainsi pour son grade. En résumé, votre curiosité et votre sens de l'abstraction vous seront ici plus utiles qu'un diplôme d'ingénieur en physique. En revanche, ceux qui pensent encore que la SF est une affaire d'effets spéciaux feraient bien de changer de dimension !


(1) : Roland Lehoucq
"SF:la science mène l’enquête"
Editions Le Pommier - préface de Serge Lehman
Avril 2007, 245 pages - 20€

(2) : deux spécialistes du mouvement "space art" :
le site de l'artiste français Manchu : http://www.manchu-sf.com/
et un ensemble de couvertures réalisé par l'artiste anglais Chris Foss : http://bricabrac.perso.cegetel.net/chrisfoss.html

(3) : science qui intègre les différentes variables sociologique, économique, historique… pour explorer et tenter de prédire l’avenir

(4) : littéralement "qui fait exploser le quartier", se dit d'un film, d'une pièce ou d'une comédie musicale qui remporte un franc succès