Cerebrart -> 2011
Gabriel Orozco
questions sur le grand système du monde
par Matthias Cléry (07/04/2011)
Gabriel Orozco questionne depuis 30 ans l'univers
dans lequel nous vivons avec un vocabulaire emprunté aux
sciences. Infini, espace, topologie, géométrie, cercles,
matière, temps, sont autant de notions qui prennent corps
dans l'oeuvre considérable de cet artiste mexicain. De quoi
se demander alors si, derrière ces sculptures, photos ou
peintures, ne se cache pas un scientifique plutôt qu'un artiste...
Matière, géométrie et topologie
Dans ses peintures, Orozco superpose matières brutes et formes géométriques. Le besoin d'abstraire, de conceptualiser, d'idéaliser le réel ramène aux origines même de la géométrie (étymologiquement « science des mesures de la Terre »). Les forme les plus représentatives de cette démarche sont le cercle et la sphère. Tenus pour perfection par Aristote, Orozco s'étonne de leurs omniprésences dans l'univers.
Repris à l'infini, dans Corporal Coordinates (2009), Samurai Tree (2004), First Was the Spitting (1993) ou la série Atomists (1996), le cercle, avec toute la force de sa simplicité, recréé la complexité apparente de l'univers. Comme si lui, ou son homologue tridimensionnel, était l'élément indivisible et fondateur de la matière. Rien d'étonnant alors que l'artiste se fasse le relais de Démocrite, penseur grec du Vº siècle av. J.-C., auteur de la thèse de l'atome.
Mais
c'est également une réflexion sur la transformation
des formes. La topologie étudie les formes, de façon
qualitative et non quantitative (comme le fait la géométrie),
et leurs transformations. Ainsi une tasse ou un beguel sont topologiquement
les mêmes (on parle d'ensembles homéomorphes).
En recouvrant un crâne d'un damier (Black Kites, 1997)
ou en transformant une chambre à air en sphère (Recaptured
Nature, 1990), Orozco se lance dans un véritable exercice
de topologie, digne d'une licence de mathématiques (encore
qu'une chambre à air n'est pas homéomorphes à
une sphère "qui n'a pas de trou" : mais c'est une
autre histoire...).
L'espace et le temps
Une autre problématique qu'aborde l'artiste est celle de
l'impact du temps sur la matière. L'expérimentation
tient alors une place prépondérante. Utilisant la
plasticine, il crée des formes que le temps corrompt et transforme
(Yielding Stones, 1992). C'est également au cours
d'oeuvres éphémères (Ironing Board et
Frozen Portable Puddle, 1994) qu'il explore l'irréversibilité
et l'inévitabilité de l'action du temps sur la matière.
Avec Four Bicycles (1994), l'artiste questionne une vision
moderne de la gravité, celle d'Einstein. La gravité
comme déformation de l'espace-temps est subtilement déranger
dans ces quatre vélos enchevêtrés, au mouvement
impossible, à la rigidité solennel, maintenu par une
simple béquille.
L'artiste reprendra le thème de la gravité dans Carambole
with Pendulum (1997). La carambole est un type de billard français,
qui se joue sur une table ovale avec trois boules. Le but est de
toucher à chaque coup les deux autres. La difficulté
du jeu réside dans la forme de la table qui rend plus difficile
au joueur de prévoir les trajectoires. Orozco installe donc
une carambole dans la chapelle du Centre de la vieille charité
de Marseille, à ceci près qu'il relie une des boules
au plafond (très élevé). La référence
au pendule de Foucault ne laisse aucun doute, mais de plus, il ajoute
un élément source d'aléa, comme une critique
de la vision déterministe de Newton et de sa mécanique.
Infinis, structure et chaos
L'infini est un concept ancien, mais qui n'a été théorisé que récemment (disons qu'avec Georg Cantor et le XIXe siècle il devient enfin mathématique). Ce qui est particulièrement intriguant avec cette notions accessible uniquement à la limite et en esprit, c'est son aptitude à tantôt plonger dans le chaos, tantôt faire naître une structure identifiable.
En
1995, Gabriel Orozco réalise Horses Running Endlessly.
Sur un échiquier agrandi (16x16 au lieu de 8x8), il dispose
soixante cavaliers. Malgré le mouvement déterminé
du cavalier, cette partie d'échec semble soudainement impossible
à jouer : duels de cavaliers de toutes parts et résultat
imprévisible rendent l'opération insurmontable. Ainsi
Orozco réalise quelque chose de contre-intuitif et que la
science n'étudie que depuis une cinquantaine d'année
: répété simultanément à l'infini,
quelque chose de déterministe génère une réalité
imprévisible.
Autre manifestation des cas limites se trouve dans Samurai Tree
Invariant, un papier peint sur lequel est imprimé le
motif de Samurai Tree avec toutes les permutations possibles
de couleurs. Dans ce cas, un ordre et une classification semble
possible. De même qu'avec Indian Tree (2006), Orozco,
à force d'une multitude de cercles de diamètres variés,
fait naître un damier.
Gabriel Orozco, un scientifique ?
Idée tentante : un artiste scientifique. Et encore je n'ai ni parlé de ses Realia, ni de son obsession des squelettes de cétacés, ni de ses notes prises au cours de ses exploration. Mais pourtant...
Pourtant Orozco n'offre pas un discours scientifique, il offre un discours, et personne d'autre ne pourrait le tenir. Nous sommes bien loin des auteurs scientifiques qui, théoriquement, sont interchangeables au sein d'une même spécialité. Car ce qui fait l'efficacité des sciences c'est cette adhésion unanime au sein d'un petit groupe à un paradigme (pour reprendre le terme de Thomas Kuhn).
Par ailleurs si Orozco offre une représentation du monde,
elle ne permet pas non plus de confrontation avec ce monde. Pour
celui qui est en face de ces oeuvres, il est certes submergé
d'émotions, mais il ne peut pas en tiré de techniques.
Là encore la frontière se dessine entre un artiste
et la science. Car celle-ci permet plus que de représenter
le monde, elle permet également d'envisager ce qui n'est
pas encore réalisé, d'entrevoir les effets d'une action
sur le monde et de développer des médiations entre
l'homme et la réalité.
Quelle place alors pour un tel artiste ? Le rejeter et le cloisonner
dans la sphère de l'art semble réducteur. Bien sûr
c'est un artiste, mais il ne se contente ni d'exprimer des émotions,
ni d'explorer des compositions. Il offre un point de vue, un regard
interrogateur sur le monde, mais aussi, sur nos représentations
scientifiques. Il glisse un pied dans la science.
Et si Gabriel Orozco posait, tranquillement, une pierre à
cet édifice encore incertain de la culture scientifique ?
Art et Science © 2011 
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