Cré'art -> 2008
La BD qui signale les déchets nucléaires
par Ludovic Fery (09/12/08)
Où
serons-nous dans 10 000 ans ? Cette question à laquelle beaucoup
préfèreraient ne pas répondre, concerne maintenant
les scientifiques. En effet, 10 000 ans, c'est la durée de
vie de certaines technologies que l'homme produit actuellement.
Parmi les plus gênantes, les déchets radioactifs. Les
rebus que l'on pense aujourd'hui enterrer ne vont pas pour autant
disparaitre. 10 000 ans, au bas mot, c'est le temps qu'il nous faut
pour rendre ces déchets totalement inoffensifs. Mais comment
s'assurer de leur bonne transmission ?
Photo © Lex Drewinski
Etats-Unis, désert du Nevada, le 25 novembre
dernier. Un convoi un peu étrange serpente à travers
le désert. Des cuves estampillées "radioactif"
rejoignent le site du Waste Isolation Pilot Plan (WIPP), une cavité
de plus de 600 mètres creusée dans les mines de sel.
Ces allers simples pour le WIPP se poursuivront jusqu'en 2033, date
estimée où le site affichera complet (176 000 mètres
cubes de déchets, soit une soixantaine de piscines olympiques)
et où il sera temps de le condamner. Le site résistera
à l'érosion des milliers d'années, suffisamment
longtemps pour que la radioactivité ne soit plus un danger.
Mais, comment s'assurer que l'homme ne vienne pas accélérer
le processus naturel, en entreprenant une fouille héroïque
? Tout a été évoqué, du musée
aux roches mutantes, pour mettre en garde nos descendants de leur
contenu plutôt sensible. Mais, plus que tout, on compte sur
les anthropologues et autres experts du langage pour faire passer
le message.
Convoi vers le WIPP © WIPP - The US Department
of Energy
Des uvres d'artistes hautement radioactives
Si l'éventualité d'un forage est la peur panique des
gestionnaires du WIPP, la perspective d'une ville construite au-dessus
des mines de sel radioactives ne les réjouit guère
plus. C'est pourquoi, plutôt que de laisser le sol nu, il
a été décidé de baliser le passage.
Car, même en plein désert, qui dit que dans 10 000
ans nous ne maitriserons pas suffisamment les éléments
pour nous installer où bon nous semble ?
Les ingénieurs ont pour cela fait appel plusieurs fois à
des artistes, bien loin de se douter des idées loufoques
qu'ils allaient récolter. C'est ainsi qu'en 2002, lors du
projet international Desert Space, un candidat a proposé
rien de moins qu'un volcan artificiel. Les scientifiques ne se sont
même pas donnés la peine de se demander combien un
tel bébé allait leur couter en entretien sur 10 000
ans. Un deuxième a voulu transformer le site en un thermomètre
géant (indiquant de 23 à 38°C), qui devient chaud
à mesure que l'on se rapproche du point sensible des déchets.
Même casse-tête pour les chercheurs, car si réchauffer
un sol déjà chaud n'est pas compliqué, le refroidir
est une autre paire de manches.

Le gagnant du projet Desert Space : "Blue
Yucca ridge", du Yucca mutant - Photo © Ashok Sukumaran
L'idée retenue à l'issue de ce concours
est finalement la plus simple. Il s'agit de teindre les roches autour
du site en bleu (grâce à des espèces de Yucca
hybrides), pour signifier la modification du lieu par l'homme. De
là à donner à penser à nos descendants
que leur présence n'est pas souhaitable, il y a un fossé
que les chercheurs du WIPP ont décidé de franchir.
Une BD pour traverser les âges et les langues
Aujourd'hui, quels sont les signes qui ont le mieux résisté
à l'épreuve du temps, et surtout ceux qui ont gardé
leur signification ? Ce ne sont pas les monuments, aussi solides
soient-ils, qui acquièrent même parfois avec le temps
une connotation mystique (cf. les
menhirs de Stonehenge).
Le seul langage qui est resté compréhensible d'une
civilisation à l'autre est inscrit dans la pierre, sous la
forme de dessins (des peintures primitives aux hiéroglyphes
de l'Egypte ancienne).
S'il est question de construire un batiment sur le site du WIPP,
l'aspect le plus important reposera sur les différentes inscriptions,
écrites ou dessinées. Le but sera là avant
tout pour informer, expliquer. En plus des inscriptions en plusieurs
langues, une BD aura la lourde charge de signaler le danger.
Tout autour du site, des panneaux tenteront d'expliquer ce qu'était
la radioactivité (gageons que nous en serons totalement débarrassés
dans 10 000 ans), et des représentations de visages humains
mettront en garde contre ses dangers. Parmi les images clés,
on pense à des symboles forts comme la peur (cf. le
tableau Le cri d'Edward Munch) ou la maladie plutôt que
des têtes de mort qui peuvent prêter à confusion
(faire penser à un cimetière géant par exemple).

Le trèfle radioactif sera-t-il encore
compréhensible dans 10,000 ans ? - DR
Que
racontera la BD de plus par rapport aux panneaux ? Elle permettra
certainement d'impliquer directement le lecteur dans cet environnement
inconnu. D'abord elle lui racontera la construction du site, et
surtout les raisons de son existence. Elle indiquera également
une sorte de chronologie de la visite, afin de faciliter la compréhension
du lieu. Enfin, elle montrera probablement les actions à
proscrire sur le site, tel le forage ou l'usage d'explosifs. Pour
être bien comprise la BD devra répondre à deux
critères : d'abord que le lecteur se reconnaisse sous sa
forme illustrée (en effet qui dit que les grands traits qui
font que l'on reconnait l'être humain dans une BD aujourd'hui
vaudront encore dans plusieurs milliers d'années ?), et qu'il
comprenne le sens des interdictions. Par exemple, faut-il mieux
écrire " Interdit " ou barrer l'action en question
comme nous faisons pour l'interdiction de fumer ? De même
comment représenter quelqu'un en train de creuser : faut-il
choisir un outil ancestral comme la pelle ou plutôt l'équivalent
moderne (marteau-piqueur) en se disant que l'outil du futur pour
creuser aura plus de chance de ressembler au deuxième qu'au
premier ? Dans tous les cas, si les forages du futur se font au
laser, le risque d'être incompris n'est pas négligeable.
En France aussi (2ème puissance nucléaire mondiale),
la question de la gestion des déchets nucléaires se
pose également. L'équivalent du WIPP est actuellement
le site de Bure. Les français croient qu'une mémoire
du nucléaire pourrait se conserver de générations
en générations.
Où vont migrer les rebus des 75 centrales nucléaires
françaises ? - Photo © Andra
Pour en savoir plus :
Le site du WIPP : http://www.wipp.energy.gov/
Le concours international "Desert Space" : http://www.desertspace.org/
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