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Cré'art -> 2009

Jonglage: les sciences en piste !

par Elise Morteveille (03/03/2009)

Cela n'est peut-être pas la première pensée qui nous vient lorsque nous regardons un numéro de jonglage, mais les sciences ont bien leur place dans cette activité. Lesquelles ? Pourquoi ? En quoi sont-elles utiles ? Mathématiques, physique, et sciences cognitives répondent à ses questions. Art du cirque ou art de rue, décidément les sciences se cachent même là où on ne les attend pas…

jonglage Antiquité


Les mathématiques, au coeur de la jonglerie…?

Vers 1985, en Angleterre d'un côté et aux Etat-Unis de l'autre, des mathématiciens-jongleurs (1) inventent un langage particulier permettant de décrire facilement les figures de jonglage. Pourquoi une telle idée ? Tout d'abord, pour une raison pratique : la communication entre jongleurs, même de niveau semblable, se révèle vite compliquée lorsqu'il s'agit de mettre des mots pour expliquer une figure (même simple !) ; et des schémas ne facilitent pas toujours la tâche. L'enjeu fut donc de trouver un système universel le plus précis possible capable de traduire aisément tout enchaînement de jonglerie.

Par ailleurs, le Siteswap –car c'est de cette notation dont il s'agit-, permet aujourd'hui de réaliser de nouvelles figures, différentes de celles jusqu'alors effectuées. Et c'est bien grâce à un modèle mathématique que tout cela est possible. Son principe est le suivant : il s'agit de coder avec une série de nombres le rythme d'une figure en décrivant le temps que passent les objets entre chaque lancé. Autrement dit, le Siteswap « 423 » par exemple correspond à une figure où 4 temps s'écoulent entre le premier et le deuxième lancé de la première balle, 2 temps pour l'intervalle de la deuxième balle, et 3 temps pour la troisième balle. Sans entrer dans des détails trop techniques, cette notation permet de spécifier le nombre total d'objets lancés, le temps que chacun passe en l'air, l'instant des lancers, et quelles mains rattrapent et lancent. Par contre, la façon de prendre en main les objets ou le mouvement des bras ne sont pas précisés par cette méthode : ainsi, un Siteswap peut coder plusieurs figures différentes (différentes «visuellement» mais où le rythme des balles sera le même).

siteswap 642
642…et si ce code correspondait à une figure de jonglage… ?

Figure de jonglage - Sitewap 6 4 2
(Merci à Etienne pour la vidéo).

Les mains alternent : une balle lancée haute (le 6), une balle lancée basse (le 4), une pause (le 2)...et on enchaîne !

Remarques :
- Les chiffres pairs des siteswaps représentent des lancers qui sont lancés d'une main et rattrapé par la même main, des lancers décroisés (contrairement aux chiffres impairs qui représentent des lancers croisés) ;
- Le "2" peut symboliser une balle lancée très bas ou une balle gardée en main (comme ici) ;
- la moyenne des siteswaps informe du nombre d'objets nécessaires pour le réaliser : moyenne du 642 = (6+4+2)/3 = 4. Ici, les 4 balles !

Le siteswap est sans conteste un outil très riche pour l'innovation dans cette discipline artistique. Certaines figures n'auraient jamais été imaginées sans les programmes créés pour générer des enchaînements réalisables. Il va sans dire que le développement des nouvelles technologies numériques et l'évolution d'Internet ont largement facilité les recherches et leur diffusion dans ce domaine.

Aujourd'hui, de nombreux artistes jongleurs utilisent couramment ce code. A l'image de Denis Paumier, co-fondateur et directeur de la compagnie «Les Objets Volants»(2), et vraisemblablement l'un des artistes français les plus innovants au niveau du jonglage contemporain : ses recherches approfondies des théories mathématiques et de leurs mises en pratique au profit de la jonglerie lui ont permis d'appréhender cette activité de manière bien différente des jongleurs «traditionnels». Mêlant théâtre, musique, arts plastiques, et, donc, mathématiques, il crée avec sa compagnie des spectacles riches de cette pluridisciplinarité. D. Paumier affirme néanmoins que le Siteswap n'est pas un outil exclusif de tout autre : «Cette notation n'est pas utile tout le temps et en outre il faut parfois sortir des systèmes. Mais pour en sortir, il faut y être passé. On rejoint la grande question des rapports de l'art et de la technique, et du processus de renouvellement d'une discipline artistique.» Et loin de s'emprisonner dans ce modèle scientifique, il qualifie le Siteswap de «repère par rapport auquel on peut faire des choix et se positionner beaucoup plus précisément.» Il nous rassure en outre sur l'avenir de l'union du jonglage et des mathématiques ; la notation continue en effet d'évoluer : «Je fais souvent un parallèle entre le jonglage et la musique et les différentes techniques dans les deux domaines. Même si dans certains champs très réduits, les combinaisons sont limitées, et donc rapidement épuisées, il suffit d'élargir un peu le champ et tout est à recommencer: utiliser cette notation avec d'autres objets, avec plusieurs jongleurs, avec d'autres règles de départ, etc.». La notation Siteswap a donc encore de beaux jours devant elle !

spectacle Contrepoint - Compagnie "Les Objets Volants"
Sylvain Garnavault et Denis Paumier lors de leur spectacle Contrepoint,
qui utilise pleinement les possibilités offertes par les outils mathématiques.

Des objectifs simples, un outil scientifique sûr, le Siteswap reste au demeurant complexe(3) si l'on s'aventure dans les méandres de la programmation et si l'on s'intéresse par exemple aux figures de passing (lorsqu'au moins deux jongleurs s'échangent des objets). Mais il ne faut pas s'inquiéter : des artistes sont là pour se pencher sur le sujet et offrir au public des numéros toujours plus originaux…

Au fait, qu'est-ce que jongler ?

Le dictionnaire nous donne une définition bien stricte du terme, voire quelque peu étroite : "lancer en l'air plusieurs objets qu'on reçoit et relance alternativement." Aujourd'hui, elle pourrait même être qualifiée de sommaire au vu des nombreuses variations de style, des créations et des remises en questions d'une activité en constante évolution.
Balles, massues, anneaux, chapeaux, couteaux ou sabres, les objets ne manquent pas en effet aux jongleurs et l'imagination non plus. Entre art et sport, jeu et véritable discipline de spectacle, la jonglerie fascine et étonne depuis l'Egypte Antique. Elle s'est néanmoins plus largement développée à partir des années 1970, aux Etat-Unis, pour devenir aujourd'hui une composante -presque- indispensable des cirques traditionnels et contemporains. Le jonglage est même maintenant considéré comme un "art à part entière", qui n'a plus besoin d'un chapiteau pour s'exprimer…de nombreux évènements lui sont uniquement consacrés, comme des rencontres ou festivals internationaux. Et comme souvent lors d'une évolution, des études scientifiques, relatives à cette discipline, ont été effectuées…

Qu'en est-il des autres sciences… ?

Sans attraction gravitationnelle, pas de jonglage… les plus sceptiques quant à cet art pourront alors se demander à quoi bon lancer des objets, si l'on sait qu'il vont immanquablement retomber, attirés vers le centre de la Terre selon la célèbre loi de gravitation de Newton ? Là réside justement un des intérêts de la jonglerie : anticiper le mouvement des balles, contrôler leurs trajectoires. Les sciences physiques interviennent aussi dans la compréhension du vol des différents objets : la rotation des massues grâce à leur forme spécifique et à l'emplacement de leur centre de gravité est un atout pour l'aspect visuel et spectaculaire des numéros qui les utilisent. De plus, avec le développement des nouvelles formes de jonglage, tel le jonglage de contact –où comme son nom l'indique les objets restent en contact avec le corps-, l'étude de l'adhérence des matières devient importante. Balles lisses, rugueuses, en silicone ou en acrylique, il en existe pour tous les goûts et toutes les utilisations.

Les sciences exactes ne sont pas les seules à s'être intéressées au jonglage : les composantes neurophysiologiques et psychomotrices de cette discipline ont permis de mettre en place de véritables thérapies pour améliorer la communication et les troubles neuro-moteurs liés aux maladies telles que l'autisme. De nombreuses fonctions du corps sont en effet mises en jeu lors d'une séance de jonglage : l'agilité, la coordination des membres, la concentration, les réflexes, l'équilibre, la persévérance, etc. Car l'un des avantages de cette activité est son accessibilité à tous, à partir du moment où un minimum de volonté est présent…

Au carrefour de l'art et des sciences, le jonglage, grâce entre autre à la codification mathématique Siteswap, montre une fois de plus sa pluridisciplinarité. Permettant un renouvellement de la discipline et des innovations jugées impensables sans cet outil, la notation est aujourd'hui un atout pour les jongleurs qui la connaissent, affirme Denis Paumier bien que " l'on puisse très bien survivre sans ". Manipulation (pour une fois saine !) qui se diversifie et évolue grâce aux apports technologiques et à l'imagination de chacun, le jonglage est sans aucun doute une discipline qui n'est pas près de s'épuiser.

(1) Colin Wright, Adam Chalkraft et Mike Day, du "Cambridge Group", Paul Klimek et Bruce Tiemann en Californie, ainsi que Bengt Magnusson et Allen Knutson. Haut de page
(2) Voir le site de la compagnie : www.lesobjetsvolants.com Haut de page
(3) Pour comprendre plus en détail le fonctionnement de cette notation, se référer au site de Didier Arlabosse : http://didier.arlabosse.free.fr/balles/siteswap.html ainsi qu'à l'article du site www.jonglage.net : http://www.jonglage.net/theorie-notation-siteswap.html Haut de page

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