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Cloaca : entre art et chimie,
entre naturalisme et fèces
par Vladimir Katchadourian (12/04/2009)
Le terme Cloaca fait référence
à la Rome antique, qui fut la cité ayant accueilli
le premier grand égout collecteur de la planète. Mais
Cloaca, c'est aussi une machine des plus moderne : une machine à
digérer réalisée par l'artiste belge Wim Delvoye.
Cette idée de combinaisons renvoyant à la foi l'observateur
à une certaine histoire commune ainsi qu'au monde dans lequel
celui-ci évolue se retrouve dans une grande partie des travaux
de cet artiste. Par exemple, lorsqu'il reproduit aussi des cages
de hand-ball en remplaçant les filets par des vitraux médiévaux..
La science au service de l'art digestif
Cloaca, machine qui reproduit les différentes étapes
de la digestion depuis la mastication jusqu'à la défécation
(production d'étrons), a été présentée
pour la première fois en 2000 au Museum van Hedendaagse Kunst
Antwerpen situé à Anvers en Belgique. L'exposition
a, depuis, fait le tour du monde.
Conçue par Wim Delvoye, ce système est le fruit d'un
travail de près de huit ans avec différents ingénieurs
et chercheurs. Objectif : réaliser la machine la plus fidèle
possible aux différents mécanismes de la digestion.
Longue de 12 mètres, la machine consiste en une suite de
6 cloches en verre maintenues à une température de
37,2°C, reliées par des tuyaux de caoutchouc et dans
lesquels passent les aliments subissant l'action de différents
enzymes, acides et bactéries présents dans notre corps.
Les aliments sont acheminés à travers ces différentes
cloches grâce à un système de pistons imitant
par la même occasion mastication, déglutition, péristaltisme
(mouvement musculaire permettant d'accompagner les aliments à
l'intérieur d'un organe creux) et malaxage. Ces actions jouent
un rôle mécanique tout aussi important que les cloches
et leur rôle chimique.
L'ingéniosité du mécanisme, les différents
matériels utilisés ainsi que l'apport régulier
des différents composants chimiques complexes requis par
la machine expliquent un coût de développement impressionnant
(près de 200 000 mille dollars).
La machine à digérer "Cloaca"
Cloaca : une machine inutile... mais un art encré au plus
profond de son temps
Par l'absurdité et l'inutilité apparente de son concept
(produire des étrons pour essayer d'en faire des oeuvres
d'art, à grand renfort de science), Cloaca est sans doute
l'oeuvre maitresse de l'artiste, celle qui l'a fait connaître
auprès du grand public.
L'art sert souvent à «figer» une époque,
à s'imprégner de ses codes pour arriver à les
sublimer. Wim Delvoye s'inscrit ici dans une certaine lignée
de surréalistes et dadaïstes - comme Marcel Duchamp
- tout en s'émancipant de ces codes.
"La machine à caca" n'est pas une fin en soi, mais
outil de production d'étrons qui eux seuls seront vendus,
assurant une plus-value à leurs acquéreurs lorsqu'ils
s'en débarrasseront.
Mais
Cloaca n'est pas seulement une oeuvre. C'est aussi le nom d'une
société, qui produit Cloaca et ses étrons,
aujourd'hui bien intégrée à l'économie
moderne capitaliste. L'entreprise est en effet cotée en bourse,
générant des profits redistribués aux actionnaires.
Wim Delvoye a construit son oeuvre comme une entreprise grâce
à laquelle il ne vend pas sa production, mais celle de sa
machine, ainsi que ses produits dérivés qui ne sont
nullement signés ni numérotés. L'artiste n'est
d'ailleurs pas à court d'idée dans le domaine : signalons
aussi son projet Art Farm qui réinvente de façon artistique
le concept de délocalisation.
L'art devient ainsi entièrement marchandise.
Une critique par l'artiste d'un certain art ?
A travers cette uvre d'art s'insérant de façon
quasi-organique au système néo-libéral, on
peut se demander si Wim Delvoye n'opère pas là à
une critique à la fois fine et violente d'un certain art
contemporain. Un Art se revendiquant de l'idée, du concept,
cet art inventé au début du siècle alors hautement
subversif et avant-gardiste mais désormais vidé de
tout son sens révolutionnaire et complètement intégré
au système marchand.
Un art du concept vide, donc, atteignant des valeurs marchandes
tellement astronomiques que les seuls capitaux pouvant se l'acquérir
reposent, comme la crise économique actuelle l'a bien montré,
eux aussi sur du vide.
Cloaca tenterait-elle alors de reboucher les trous avec une matière
première certes malodorante, mais dotée du mérite
de sa louable intention ?
En savoir plus :
Quelques réalisations de l'artiste
1990 : la série "Bétonneuses", reproductions
d'engins de travaux en bois travaillés à la manière
de l'art médiéval.
1990 : la série "Goals" - des cages de handball
privées de filets, remplacés par des vitraux.
1999 :" Finale", série de vitraux représentant
un match de football.
depuis 1995 : de nombreux cochons sont tatoués vivants, achetés
comme oeuvre vivante par des propriétaires qui recevront
la peau de l'animal à sa mort. Depuis quelques années,
ces cochons sont élevés en Chine dans une ferme «délocalisée
pour des raisons de compétitivité». Le projet
est dénommé "Art Farm".
Site internet de Wilm Delvoye
www.wimdelvoye.be
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